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1.2 Pourquoi Sayonara Monsieur Désespoir est une série ?

28 Mars 2012 , Rédigé par polytexte-sayonara-zetsubou-sensei Publié dans #1. La sérialité de Sayonara Professeur Desespoir

Pour Anne Besson on peut parler de série dès lors que ces conditions sont réunies :

Retour répétitif, discontinuité diégétique, réitération : la série est l'ensemble où les parties l'emportent sur le tout, non seulement parce que chacune présente une intrigue complète et sans lien chronologique avec les autres, mais aussi parce que, en conséquence, le monde fictionnel présenté et représenté ne peut pas, et strictement ne doit pas, se transformer ou se développer ; il est une donnée de départ, complète dès le départ, et très peu modifiable par la suite ; en particulier, le passage du temps n'exerce pas sur lui sa fonction métamorphosante. Des intrigues analogues se déroulent dans un monde fictionnel inaltérable, d'où la chronologie est absente.1

Le premier aspect que nous retenons de cette définition est le caractère de répétition que l'on trouve dans la série. La mise en forme de Sayonara Monsieur Désespoir est répétitive, chaque chapitre est ouvert par une page de titre caractéristique qui se présente sous la forme d'un cadre monochrome montrant la silhouette des personnages alors vêtus de kimono2 :

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Les titres eux aussi sont une marque d'itération car ils sont toujours des parodies de titres ou de phrases issues de la littérature (légitime ou populaire, japonaise ou mondiale)3 :

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Très fréquemment, la page consécutive à celle de titre met en avant un personnage — celui sur lequel l'épisode est centré — en le plaçant hors case. Cela permet d'introduire rapidement le lecteur dans l'épisode en lui faisant adopter par la création d'une focalisation interne (ou un effet de focalisation interne) le point de vue du personnage4 :

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Le manga a aussi très souvent recours aux running gags, les "Tu as failli me tuer" que lance le professeur après qu'une élève l'empêche de se suicider et que la tentative échoue5, ou bien la culotte de Kaere qui apparaît régulièrement en fin de chapitre6, ou encore le running gag de première de couverture qui joue sur la forme physique du manga (le livre et sa jaquette) avec le "N'ouvrez pas" du personnage de Kiri7 :

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Le deuxième aspect que nous isolons de la définition d'Anne Besson est la fermeture de l'épisode sur lui-même. Dans Sayonara Monsieur Désespoir les marques de clausules sont très prononcées, dans le premier volume elles se traduisent par une image du carnet scolaire de l'élève que le chapitre a servi à présenter8. Puis, une fois que tous les personnages ont été présentés la page finale devient une page dépouillée comportant une ou très peu de cases9 :

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Ajoutons que les titres sont aussi à leur façon des marques de fermeture, pour le dire plus clairement l'épisode est circonscrit à une extrémité par la page de titre et à l'autre par la page finale, ce qui n'apparaît pas dans le cycle où la fin de l'épisode reste suspendue à un cliffhanger. Ce formatage des épisodes qui est lui-même une forme de répétition amplifiée par la régularité du nombre de pages qui sont généralement au nombre de 14 donne un rythme, une régularité, une systématicité dirait Richard Saint-Gelais10.

Le troisième point que nous retenons de la définition d'Anne Besson est le caractère "inaltérable" des fictions sérielles dont les mondes fictionnels (et donc par extension les personnages qui les habitent) "ne peu[vent] pas, et strictement ne doi[vent] pas, se transformer ou se développer ; [ils sont] une donnée de départ, complète dès le départ, et très peu modifiable[s] par la suite". Cette idée est particulièrement applicable aux personnages de Sayonara Monsieur Désespoir qui ne sont que l'incarnation de types précis : Itoshiki Nozomu voit tout de manière négative, Fuura Kafuka voit tout de manière positive, Hitō Nami est la fille normale… les types qu'ils représentent sont encore moins sujet à changement du fait qu'ils sont inscrits dans leurs noms. Par exemple, les kanjis qui composent le nom Itoshiki Nozomu (糸色 望) peuvent aussi être lus de manière à former le mot zetsubō (絶望 désespoir) (voir la note n°3 qui renvoie à l'onomastique des personnages). D'autre part comme l'énonce Richard Saint-Gelais, les personnages n'ont pas de passé et surgissent du néant :

Comme tout héros d'une série, Arsène Lupin surgit de toutes pièces […] Cette incomplétude, presque ontologique dans le cas de Lupin (le cambrioleur-caméléon semble n'avoir pas de passé, littéralement), prend généralement la forme moins troublante de la carence épistémique : ce passé existe sans doute, mais le récit ne nous en apprend rien.11

En effet, nous ne connaissons rien du passé des personnages, pire, ce que nous savons sur leur présent n'est pas vrai, par exemple le véritable nom de Fuura Kafuka est inconnu, il nous est indiqué que c'est un pseudonyme (voir la note n°8). Pour être tout à fait honnête, l'auteur offre un cycle parallèle à la série en nous proposant des "Résumé[s] des épisodes précédents" sur la jaquette des volumes censés nous renseigner sur le passé du professeur, seulement ces résumés n'ont aucune accroche avec la série et sont à prendre comme des parodies de formes cycliques compte tenu de leur caractère hautement digressif et capilotracté12 :

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Maintenant que nous estimons avoir établi la sérialité de Sayonara Monsieur Désespoir, nous allons voir en quoi elle est un facteur de sa transmédiagénie.

 

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1 Anne Besson, Op. Cit.

2 Kōji Kumeta, Op. Cit., p. 8, 22, 32

3 Ibid., Notes de l'éditeur p. 164

4 Ibid., p. 47, 61

5 Ibid., p. 10, 33, 40

6 Ibid., p. 100, 114, 128

7 Ibid., Première de couverture

Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 2, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, Première de couverture

Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 3, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, Première de couverture

8 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 1, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, p. 31, 45

9 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 3, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, p. 51, 65

10 "Sans doute cependant les stratégies sont-elles plus aisément reconnaissables à partir du moment où elles atteignent une certaine systématicité. Les modèles du cycle, du feuilleton et de la série, dont Besson et Benassi montrent qu'ils travaillent, chacun à sa manière, à la fidélisation du lectorat ou du spectatorat à un ensemble fictionnel indéfiniment décliné, relèvent à l'évidence d'une logique, sinon commerciale, du moins très intéressée. Mais ces modèles eux-mêmes peuvent fort bien être retravaillés de l'intérieur dans une perspective qui en tire des dispositifs polytextuels labiles, fluctuants, paradoxaux." Richard Saint-Gelais, Op. CIt., p. 34 

11 Ibid., p. 106

12 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 1, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, Jaquette

Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 2, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, Jaquette

Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 3, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, Jaquette