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2.3 L'anime de Sayonara Monsieur Désespoir

28 Mars 2012 , Rédigé par Polytexte Sayonara Monsieur Désespoir Publié dans #2. Transmédialité

Nous allons maintenant faire une lecture linéaire mais comparée de l'adaptation anime avec son modèle. Le but ici ne sera pas de montrer en quoi celle-ci serait fidèle ou infidèle avec l'original, mais plutôt de montrer le résultat de l'adaptation et comment se déroule un épisode anime, tout en apportant des commentaires nécessaires à la suite de notre étude. Nous allons donc mettre côte à côte l'épisode 1 de Sayonara Zetsubō Sensei1 avec les chapitres 1 et 8 du manga2.

Le texte à l'écran indique "Avant de commencer notre programme voici un petit clip animé par Monsieur Kumeta" et se termine par le mot "Fin". La séquence est très brève mais elle est intéressante car elle provient de la main de l'auteur original. Cette introduction fait donc le lien entre le support premier et l'adaptation qu'elle légitime, alors même que l'application de texte à l'écran est une spécialité de Shinbō il y a là une coopération de la part des deux auteurs.

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Après un zoom s'ouvre la scène d'exposition qui débute par une citation de Stendhal, chose qui peut surprendre dans ce contexte mais qui rejoint en fait ce que nous avons dit plus tôt au sujet des titres de chapitres qui reprennent des morceaux de littérature légitime. Cette scène peut être interprétée comme une parodie d'incipit de shōjo manga, la candide lycéenne en uniforme et cartable à la main sur le chemin de son premier jour d'école (la rentrée scolaire se fait en avril au Japon) est un cliché éculé. À ce cliché s'en ajoute un autre, celui des feuilles de cerisier qui volent au vent. Les idées d'espoir et d'espérance sont élevées par l'enthousiasme de Fuura marqué par son sourire, la pirouette qu'elle accomplit et le bruitage qui l'accompagne pour mieux retomber sur la dernière case où apparaît la corde de pendu. Aussi apparaît à la seconde 28 une des marques de fabrique de Shinbō qui consiste à placer les personnages en gros plan (parfois aussi en très gros plan ou en plan de poitrine) sur un fond de couleur unie ou sur un fond à motif comme c'est le cas ici avec les fleurs. Par ailleurs la qualité de l'encodage ne rend pas pleinement justice à un autre procédé de Shinbō, en effet, l'image est en fait mouchetée pour rappeler la pulpe du papier.

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L'apparition de la corde interrompt la musique brutalement, le pendu apparaît en contre-plongée et à contre-jour, un fond rouge et un son de carillon marquent une pause. Un plan fixe en légère contre-plongée montre une scène statique et silencieuse et témoigne d'un état de choc, en rupture par rapport à la scène précédente, il n'y a que le vent pour animer la scène (par son souffle et son bruit).

Sans transition apparaît alors le premier opening dans une forme qui n'est pas définitive (pour des raisons budgétaires) mais aussi pour ne pas dévoiler de spoiler et laisser le spectateur se faire sa propre idée de la fiction qui va suivre. La première chose qui frappe dans cet opening est sa musique interprétée par Ōtsuki Kenji et les "filles du désespoir" qui sont les doubleuses des personnages féminins de la série, son style est identifiable à du punk rock / rock progressif japonais en contraste, même presque en contradiction avec la musique douce qu'il y avait auparavant. Quant aux textes à l'écran ils remplissent les fonctions classiques d'un générique en désignant les membres du staff (les 15 premières secondes), ensuite apparaît le titre, le reste est plus inhabituel plus énigmatique aussi. À la 25è seconde le casting est censé être présenté mais au lieu d'avoir un crédit de ce type : Itoshiki Nozomu : Hiroshi Kamiya (le doubleur) nous trouvons Itoshiki Nozomu : Itoshiki Nozomu, Fuura Kafuka : Fuura Kafuka etc. comme si l'interprétation du personnage de manga était faite par le personnage de l'anime (et non par l'acteur qui le double en réalité). À partir de la 45è seconde une autre partie du staff est présentée, entrecoupé par quatre plans sur ton pastel en synchronisation avec la musique qui montrent des portraits photographiques du premier assistant de Kōji Kumeta connu sous le nom de Maeda-kun. Puis à partir de la 55è seconde le fond passe du noir au blanc et le texte à l'écran est un monologue dont on ignore l'émetteur (Shinbō ou Kumeta ?) qui raconte une longue anecdote digressive sans rapport avec la série et qui serait illisible (même en maîtrisant la langue) sans avoir recours à l'arrêt sur image comme l'écran est surchargé de texte et que les plans ne durent qu'une fraction de seconde. Cette surcharge de texte à l'écran est aussi une spécialité de Shinbō qui frustre certains fans car ils doivent soit accepter l'impossibilité d'accéder à ce contenu dans l'homochronie de la diffusion3, soit se soumettre fastidieusement à une lecture image par image du contenu qui les décevra par son caractère digressif. Peut-être est-ce là une stratégie de recréation ou de simulacre d'un mode de lecture hétérochrone en allant à l'encontre des règles en principe imposées par le média télévisuel. Quand le fond repasse au noir les derniers membres du staff sont présentés. L'écran titre de l'épisode apparaît alors :

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Les mots qui semblent être tapés à la machine difficilement lisibles eux aussi sont une adresse aux spectateurs : "Vous aviez donc tant envie d'une version anime ?" qui souligne la "médiateté" de l'adaptation ce qui contredit dans une certaine mesure les propos de Philippe Marion :

Paradoxe du médiatique : il se sert de la médiateté – l’irréductible fracture propre à toute représentation – pour donner l’illusion d’une possible immédiateté. […] Un bon média travaille à se faire oublier comme si sa transparence était garante de l’impression que le monde “réel” nous parvient sans médiation.4

Or dans ce cas c'est tout l'inverse, le média ne cherche pas à se rendre transparent, au contraire il s'affirme en tant que tel. En s'opacifiant, c'est-à-dire en indiquant au lecteur qu'il est un média, une représentation, il participe à la prise de distanciation du lecteur sur le récit et donc à l'affirmation de sa nature narrative. Ce qui est une première réponse à l'invitation de Marion dont nous parlions en introduction. La reconnaissance que l'anime a de lui-même en tant que version et qu'il affiche est par ailleurs visible dans le coin inférieur droit de l'écran où on peut lire "enizagam nenuohs" c'est à dire Shōnen Magazine à l'envers. Ce n'est pas le cas dans cette citation mais dans d'autres épisodes la mention ira plus loin en indiquant "Publié le xx", "Tiré du chapitre xx".

Dans cette scène il y a deux éléments intéressants du point de vue de l'adaptation, d'abord le fond jaune avec texte et gazouillements d'oiseau qui est la réplique que Fuura va utiliser juste après, cet élément procède peut-être là encore du simulacre d'hétérochronie qui tente de ramener dans le média télévisuel l'acte de lecture textuel du manga.

Les pastilles avec le visage de Maeda-kun qui censurent faussement la vue qu'on pourrait avoir sur la culotte de Fuura sont elles aussi notables puisque justement elles n'ont pas lieu d'être. Ajouter ces pastilles ne sert qu'à attirer l'attention du spectateur sur celles-ci et les sous-entendus qu'elles engendrent orientent la narration dans une direction différente de celle du manga en ajoutant une connotation sexuelle imperceptible dans le manga.

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Cette scène montre encore des aspects du style graphique de Shinbō qui méritent d'être remarqués. Tels que l'usage de trames fixes pour composer les vêtements du professeur. Le motif composé de croix de son kimono ne suit pas ses mouvements comme on peut le voir à la 25è seconde, ou encore les très gros plans sur les yeux des personnages qui adoptent des couleurs aussi incongrues que la situation aux alentours de la 20è seconde.

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Nous citons cette scène car à partir de la 55è seconde va se trouver la première occurrence d'un gimmick que l'anime s'est particulièrement approprié. Les quatre plans sur le visage du professeur suivi de sa fameuse réplique "Zetsubō shita" (que l'on peut traduire par "Je suis au désespoir") sont remarquables parce qu'ils sont une marque de la répétition5 comme les reconnaît Anne Besson qui inscrit l'anime dans la catégorie de la série alors même qu'il n'est pas particulièrement mis en avant dans le manga6.

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Au tout début de cette scène il est écrit sur le tableau "Blabla… Le tableau présentera des phrases de monsieur Kumeta. Blabla…", ainsi à chaque nouveau plan, le tableau affiche un message de l'auteur original sans rapport avec la situation de la même manière que l'anecdote du générique dont nous parlions plus tôt. Ces messages sont curieux pour l'analyse car c'est par la spécificité du style de Shinbō qui intègre massivement du texte à l'image (ce qui est déviant par rapport au modèle) que le rôle de l'auteur original est réaffirmé, ce qui fait entrer la chose dans le canon. D'autre part on a assiste dans cette scène à un réaménagement propre à l'adaptation. Les personnages principaux qui sont présentés à tour de rôle dans le manga apparaissent presque tous d'emblée (même si on ignore pour le moment qui ils sont).

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Du fait que Sayonara Monsieur Désespoir est une série et non un cycle, l'animation peut se permettre un rythme plus vif. Pour un cycle, un épisode de vingt minutes correspond à peu près à un chapitre de vingt pages, l'anime de Sayonara Monsieur Désespoir peut faire loger jusqu'à quatre chapitres dans un épisode. Ainsi quand l'adaptation du chapitre se termine les marques de clausule dont nous parlions réapparaissent, le carnet avec la photo du professeur est reprise et s'y ajoute une séquence parfaitement en dehors du modèle qui rappelle le générique de fin d'une sitcom américaine. Avant de laisser place à la coupure publicitaire.

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Quand l'épisode reprend il laisse place à un intermède dont la première partie est assimilable à un filler7 (c'est-à-dire un passage en dehors du canon) qui est de plus un large morceau de fanservice8. Cet usage du fanservice rejoint l'usage des pastilles dont nous parlions précédemment et donne là encore une connotation sexuelle absente du modèle. Par ailleurs (et paradoxalement) l'usage du fanservice n'est pas toujours apprécié par les fans, s'il est bien accueilli à petites doses, le fanservice est souvent ressenti comme un signe de faiblesse scénaristique, il servirait à faire oublier les lacunes d'une série en s'adressant aux bas instincts.

Le passage de filler parvient ensuite à revenir sur les rails du canon au prix d'un nouveau réaménagement. Au lieu de reprendre là où il devrait (au chapitre 2), l'anime intègre un morceau du chapitre 8 qui présente le personnage de Chiri. Ce n'est qu'ensuite qu'apparaît l'adaptation du chapitre 2 que nous allons passer pour nous rendre directement au générique de fin :

Généralement, les endings de Sayonara Monsieur Désespoir sont beaucoup plus doux musicalement que les openings, ils sont aussi teintés de sonorités rétro, là encore les doubleuses sont mises à contribution pour le chant. Ensuite l'épisode se clôt sur un message ironique du type "Ce divertissement est une œuvre de fiction. XX cités ne sont pas réels." en l'occurrence le message du premier épisode indique "Ce divertissement est une œuvre de fiction. Tous les personnages, logos d'équipes de base-ball, organisations, etc. ne sont pas réels". Puis vient une page dédiée au(x) sponsor(s) et un dessin original de mangaka proches de Kōji Kumeta, celui-ci est de Kazuhiro Fujita :

 

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1 さよなら 絶望先, Sayonara Monsieur Désespoir, Épisode 1, Akiyuki Shinbō, Japon, 2007, 

2 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 1, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009

3 "Un média homochrone se caractérise par le fait qu’il incorpore le temps de la réception dans l’énonciation de ses messages. Ces derniers sont conçus pour être consommés dans une durée intrinsèquement programmée. S’il veut recevoir normalement (contractuellement) ces messages, le destinataire doit ajuster son temps vécu de réception à celui de l’énonciation médiatique." Philippe Marion, Op.Cit., p. 83

4 Ibid., p. 67

5 Vous trouverez en suivant ce lien un montage montrant plusieurs occurrences de la réplique. Youtube, "SZS Zetsuboushita montage", URL : http://www.youtube.com/watch?v=TbxwX1pV-KI

6 L'édition française ne reconnaît même pas son aspect figé et répétitif en le traduisant p. 15 du volume 1 par "Je suis écœuré" et p. 77 par "C'est désespérant".

7 "Un filler est, dans le jargon de l'anime-fan, un épisode d'une adaptation animée ne faisant pas partie de la trame originale du manga. C'est un nom d'origine anglo-saxonne issue du verbe to fill (remplir). En français, ce genre d'épisode est parfois appelé « hors-série » bien qu'ils ne répondent pas parfaitement à la définition puisqu'ils sont pour la plupart pensés pour s'intégrer au récit." Wikipédia, "Filler (anime)', URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Filler_%28anime%29

8 "Le fan service (ou fanservice, abrev. fanserv) est une pratique des médias qui consiste à alimenter la passion des fans et leurs fantasmes avec des contenus digressifs ou superflus qui leur sont spécialement destinées, généralement par le biais de situations à forte connotation sexuelle ou érotique." Wikipédia, "Fan service", URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fan_service