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2.4 L'adaptation relève-t-elle de la transfictionnalité ?

28 Mars 2012 , Rédigé par polytexte-sayonara-zetsubou-sensei Publié dans #2. Transmédialité

Nous allons maintenant pratiquement reprendre une page entière de l'ouvrage de Richard Saint-Gelais que nous ne saurions découper sans le trahir à cause des multiples précautions qu'il prend (nous soulignons) :

Est-il judicieux de considérer l'adaptation comme une forme (transmédiatique) de la transfictionnalité ? Sachant que c'est sur la base d'une communauté diégétique que s'établit une adaptation, on pourra être tenté de répondre par l'affirmative. J'hésite malgré tout à le faire, en raison précisément de cette visée d'une équivalence diégétique incompatible en principe avec les opérations exemplairement transfictionnelles que sont l'extrapolation et l'expansion : les adaptations n'ont pas pour vocation de prolonger l'histoire et encore moins de proposer de nouvelles aventures des protagonistes. Certes, on n'ignore pas que l'équivalence n'est qu'un horizon auquel correspondent, dans les faits, quantités de modifications mineures ou majeures : ajouts ou suppression d'épisodes, réaménagements chronologiques, fusion des personnages, sans compter les innombrables altérations résultant du passage à un autre média, comme l'incarnation des personnages par des comédiens, le passage des descriptions des décors ou l'élimination, au cinéma, de la focalisation telle qu'elle opère dans le discours narratif. Rien n'interdit de reconnaître une portée transfictionnelle à ces transformations ; les études de l'adaptation trouveraient là un ensemble de questions fructueuses. Il faut cependant garder à l'esprit le statut quelque peu particulier de ces opérations transfictionnelles que peu de lecteurs ou de spectateurs, me semble-t-il, verront comme des développements diégétiques de l'original. Cela tient vraisemblablement à l'emprise que le modèle de l'équivalence exerce sur notre perception de l'adaptation : même lorsqu'elles sont reconnues comme telles, les modifications seront davantage vues comme des déviations (heureuses ou malheureuses) à ce principe que comme une contribution à la fiction originale : le point de vue comparatiste, ici, semble faire obstacle à une appréciation "syntagmatique" du rapport entre les versions.1

Ce qui empêche Richard Saint-Gelais de reconnaître pleinement l'adaptation comme une forme de transfictionnalité se résume donc en deux points. D'une part l'adaptation viserait l'équivalence avec le modèle et non son extrapolation et / ou son expansion. D'autre part, les spectateurs refuseraient de voir dans l'adaptation un prolongement légitime de l'œuvre originale. Il nous semble que ces deux points peuvent être démentis par les pratiques liées à la japanimation. Tout d'abord par l'existence des fillers dont nous parlions plus tôt, les principes d'expansion et d'extrapolation sont au cœur même de leur existence. Certes, leur raison d'être dépend plus de préoccupations techniques que de préoccupations esthétiques (nous en convenons) car leur but est de ralentir le rythme de l'adaptation afin que celle-ci ne soit pas en avance sur son modèle, ce qui pourrait engendrer des incohérences (mais ce qui arrive quand même malgré tout parfois) :

Naruto : Au milieu de l'année 2005, la série télévisée commençait à rattraper la version manga. Les créateurs de Naruto ont donc décidé, pour permettre au manga de prendre de l'avance sur l'anime, de se lancer dans une série de fillers qui a duré un peu moins de 2 ans pour presque une centaine d'épisodes (épisodes 136 à 220).

Bleach : cette autre série populaire s'est également lancée dans une série de fillers (épisodes 64 à 109) mettant en scène une nouvelle catégorie de personnages, les Bounts. Cependant les autres fillers ont été fortement critiqués car peu intéressants et coupant totalement avec le scénario (par exemple les 2 arcs fillers concernant les zanpakutos, qui se déroulent dans le monde réel / soul society alors que les héros sont censés combattre l'espada dans le Hueco Mundo).2

Cette mauvaise réception des fillers par les fans rejoint le deuxième point qui fait hésiter Richard Saint-Gelais, les fillers seraient des "déviations (heureuses ou malheureuses)" et non pas des développements aux yeux des spectateurs. Pourtant il nous semble que Richard Saint-Gelais omet une donnée factuelle assez simple, il y a une hiérarchie d'expertise au sein des spectateurs et même des fans. Il est très possible qu'un spectateur ignore les détails de la source à partir de laquelle se fait l'adaptation, dès lors, comment pourrait-il reconnaître les modifications comme des déviations et de surcroît les juger heureuses ou malheureuses ? Pire, ne peut-on pas imaginer qu'un spectateur ignore que l'œuvre qu'il a devant lui est une adaptation ? S'il pense que l'œuvre est originale, comment pourrait-il relever une quelconque équivalence?

Ce doute de Saint-Gelais nous paraît d'autant plus étrange qu'il semble en contradiction avec ce qu'il écrit quelques pages plus loin :

La transfictionnalité n'appelle donc pas un traitement théorique unique mais une batterie d'approches variées, qui ne s'intéressent pas qu'aux questions d'identité à travers l'intertexte mais aussi à ce qu'une transfiction fait à la fiction à laquelle elle s'articule. Un faire divers et paradoxal, car la transfictionnalité ne consiste jamais à intervenir sur le texte initial, bien évidemment inchangé, mais sur sa diégèse, c'est-à-dire au bout du compte sur la reconstitution que les lecteurs en font, ou consentent à effectuer sur la base d'une continuation, d'une rectification, d'une version décalée ou même transgressive.3

Qu'est-ce que "l'identité à travers l'intertexte" sinon une forme d'équivalence ? Qu'est-ce qu'une adaptation sinon une reconstruction de la diégèse ? Que sont des continuations, rectifications, versions décalées ou transgressives sinon des déviations heureuses ou malheureuses ?

 

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1 Richard Saint-Gelais, Op. Cit., p. 35

2 Wikipédia, "Filler (anime)", URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Filler_%28anime%29

3 Richard Saint-Gelais, Op. Cit., p. 70

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