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3.2 Sédimentation, propagation réciproque, autonomie, le cas des openings de Sayonara Monsieur Désespoir

28 Mars 2012 , Rédigé par polytexte-sayonara-zetsubou-sensei Publié dans #3. Identité polytextuelle de l'œuvre

Nous avons indiqué dans notre deuxième partie que l'opening du premier épisode de Sayonara Monsieur Désespoir n'était pas dans sa version définitive en présupposant qu'il s'agissait sans doute d'une volonté de ne pas influencer le spectateur dans sa réception de l'épisode et de la série et pour cause, cet opening1 affiche une version transfictionnelle transgressive bien loin de l'équivalence avec le modèle (le manga) et même avec le contenu qu'elle présente (l'anime). Jugeons plutôt :

Cet opening a été une gifle pour les fans du manga tant par son esthétisme où l'on reconnaîtra les spécialités de Shinbō dont nous parlions plus tôt : surcharge textuelle, travail sur les couleurs et les fonds, travail sur les formes, brièveté des plans. Mais aussi par le caractère malsain et pervers qui s'en dégage en nette rupture avec le manga. Des jeunes filles (dont nous ne pouvons pas affirmer qu'elles sont les personnages de la série car leurs visages sont masqués) sont présentées dans des postures à forte connotation sexuelle et homosexuelle ce qui tient du lolicon. Puis les jeunes filles de la série apparaissent ligotées dans des postures caractéristiques du bondage qui est une pratique sado-masochiste. Elles sont dépouillées de leurs visages, à la place figurent leurs noms dans des ovales comme si leurs noms symbolisaient leurs identités ce qui peut être justifié par l'onomastique dont nous parlions dans notre première partie. Puis le professeur apparaît déambulant entre des statues de Bouddha photoréalistes en arborant un regard et un faciès malfaisants et psychotiques que les paroles et le titre de la chanson amplifient : "Hito toshite jiku ga bureteiru (人として軸がぶれている)" (que l'on pourrait traduire par "Cette personne est déséquilibrée")3. Les paroles associées à l'image indiquent que le déséquilibré c'est le professeur et qu'il est à l'origine des abus pratiqués sur les jeunes filles. On le voit ensuite fuir avec une expression de terreur sur le visage alors que les jeunes filles dont la démarche rappelle celle de zombies semblent le poursuivre ou le hanter. On le voit ensuite se pendre avec une violence marquée par l'expression de son visage avec sa langue qui sort de sa bouche en contraste avec les notes de piano qui retentissent à cet instant et reste suspendu à la corde un moment alors qu'une photo d'Akiyuki Shinbō apparaît avec un sourire sur le visage en décalage avec la morbidité de l'image. Ensuite Fuura apparaît enceinte vêtue d'un kimono et présentée comme une divinité hindoue avec plusieurs bras derrière elle et une auréole. Puis la scène suivante montre des spermatozoïdes symbolisés dont les flagelles sont des mots qui fécondent un ovule qui donne ou redonne naissance au professeur ce qui laisse entendre que la bienveillance de Fuura donne naissance à un nouvel homme.

Nous pouvons pousser l'observation un peu plus loin au sujet de cet opening en nous penchant sur le rôle des doubleuses dans la chanson. Comme la chanson met en place un dialogue entre les personnages et l'auteur interprète de la chanson : Ōtsuki Kenji4, on peut se demander si la chanson elle-même ne serait pas une transfiction de Sayonara Monsieur Désespoir et pas seulement une musique utilisée au sein du polytexte Sayonara Monsieur Désespoir comme c'est le cas pour bon nombre d'anime. De plus, cette intervention des personnages féminins dans les génériques est systématique dans le corpus de l'anime (ce qui est assez rare), il arrive même que les chansons soient entièrement interprétées par elles (sans artiste extérieur à la série s'entend).

 

On le voit, cet opening est riche en signifiants et en signifiés qui troublent ou plutôt qui enrichissent l'interprétation de l'œuvre par sédimentation :

La consistance progressive de l’univers fictionnel est fondée sur le flux, la propagation programmatique. Par sédimentation du récit, par autonomisation de certains éléments, par accumulation de références et surtout d’autoréférences, le réseau – tout en croissant – gagne en cohérence interne et étoffe par là sa crédibilité et son vraisemblable.5

Cet opening bien qu'en rupture avec le modèle (autonomisation) ajoute en effet une couche interprétative au récit. Et paradoxalement, l'accumulation de références même contradictoires (ou contradictoires en apparence) ne gâche pas sa cohérence, elle la complexifie c'est un fait, mais elle dévoile un potentiel enfoui dans le modèle, par conséquent la cohérence est préservée.

L'autonomisation des openings va plus loin puisqu'ils font preuve d'auto-référence entre eux. Considérons par exemple le deuxième opening de la deuxième saison de Sayonara Monsieur Désespoir 6, (titre de la chanson "Kūsō Rumba") :

La musique est composée et interprétée par les mêmes personnes dans un style similaire que le premier opening. Les premières secondes reprennent les textes à l'écran du premier opening, mais affichent ensuite des images imitant le Kaitai Shinsho7 : des écorchés, des os, des viscères ce qui reste dans l'idée de violence de l'image, de provocation qui peut déranger comme pour le premier opening. Les statues de Bouddha sont ensuite reprises, le regard du professeur semble toujours aussi malfaisant, la connotation sexuelle entre lui et ses élèves est encore présente, et on le retrouve pendu.

Mais cet opening n'est qu'une première étape dans le processus d'auto-référence qui lie les openings entre eux quand arrivent les openings de la série d'OAV Goku Sayonara Zetsubō Sensei où les auto-références se superposent les unes aux autres, se répliquent à rythme effréné et se propagent dans de multiples directions8 :

Cet opening reprend globalement la construction du deuxième générique que nous avons présenté : même musique, mêmes images d'écorchés… mais très vite le générique déraille. Des images et des collages viennent se superposer au générique de base tout en insérant des références au premier opening (le ventre de Fuura enceinte, le bondage, le professeur qui s'étrangle au bout de sa corde, les mains qui se balancent). Les images dérangeantes prennent ici une dimension cauchemardesque et bizarre : le professeur au visage tranché avec du sang qui semble en jaillir, les personnages sont désarticulés et démembrés, leurs membres débordent par des yeux qui lancent des rayons…

Cet opening est une reprise du précédent, même s'il comporte des éléments différents tels que les panneaux qui s'ouvrent au début, les cadres qui glissent etc. Le mot sur le visage de Fuura n'est plus son nom mais le mot "faux" ou "mensonge" (嘘). Il se termine sur une main qui tient un morceau de papier sur lequel est écrit "Even so the circus will come for you".

Cet opening reprend très brièvement des éléments des précédents avant de retirer le papier dont nous parlions précédemment pour laisser apparaître la phrase "It came" tandis que le générique se déroule dans un cirque et que la structure des génériques est abandonnée ou reléguée en arrière plan, ce qui est accentué par la musique qui est un remix de celle utilisée dans les autres. Il y a donc non seulement des reprises auto-référentielles entre les génériques mais aussi une continuité entre ceux-ci ce qui tend à affirmer leur autonomie par rapport à l'anime. Ils peuvent être considérés dans une certaine mesure comme une série dans la série.

 

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1 さよなら 絶望先,  Sayonara Zetsubō Sensei,  Épisode 3, Akiyuki Shinbō, Japon, 2007, 

2 "Le bondage est une pratique sadomasochiste qui consiste à attacher son partenaire dans le cadre d'une relation érotique ou sexuelle." Wikipédia, "Bondage", URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bondage

3 Pour une traduction française de la chanson, vous pouvez vous référer à cette version fansub du générique : http://youtu.be/90zCIcJGZQ0

4 Wikipédia, "Kenji Ohtsuki", URL : http://en.wikipedia.org/wiki/Kenji_Ohtsuki

5 Philippe Marion, Op. Cit., p. 74

6 俗・さよなら 絶望先, Zoku Sayonara Zetsubō Sensei, Épisode 13, Akiyuki Shinbō, Japon, 2008,

7 Le Kaitai Shinsho est un ouvrage d'anatomie résultat des études hollandaises de la période Edo.

8  獄・さよなら 絶望先,  Goku Sayonara Zetsubō Sensei, Épisodes 1, 2 et 3, Akiyuki Shinbō, Japon, 2008-2009

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