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Introduction

28 Mars 2012 , Rédigé par polytexte-sayonara-zetsubou-sensei

Le manga Sayonara Monsieur Désespoir (Sayonara Zetsubō Sensei さよなら 絶望先生 en version originale) est à classer dans la catégorie des seinen manga car malgré son apparence naïve voire enfantine et sa prépublication dans le Weekly Shōnen Magazine de l'éditeur Kōdansha, il s'adresse à un public de jeunes adultes1. Il est l'œuvre de Kōji Kumeta et sa publication — toujours en cours — a débuté le 27 avril 2005. Le dos de la jaquette du premier volume de l'édition française nous le présente en ces termes :

"Itoshiki Nozomu est un professeur que tout désespère ! Son métier le mène pourtant à des rencontres surprenantes, notamment Fuura Kafuka, une élève de sa classe qui pousse le positivisme à l'extrême.

Cette série au graphisme très stylisé pourrait avoir comme sous-titre : la force de la pensée négative ou comment rendre les gens heureux en étant désespéré…

Sayonara Monsieur Désespoir est l'une des comédies les plus drôles et les plus originales toujours en cours de publication au Japon…"2

De ce résumé qui répond à des préoccupations plus commerciales que critiques, nous pouvons tout de même retenir plusieurs éléments. Sayonara Monsieur Désespoir peut en effet être défini comme un manga humoristique car il pratique volontiers la parodie, l'humour nansensu (ナンセンス calqué sur l'anglais nonsense)3 et les différentes formes de comique (comique de situation, de mots, de caractère, de geste, de mœurs). Quant à la mise en avant du "graphisme très stylisé" — formule qui pourrait paraître vide de sens : que sont des graphismes stylisés en manga sinon l'expression graphique de l'art des mangaka ? Nous pourrions dissiper cette objection en prenant la définition qu'offre le Robert de "styliser" au sens strict : "Représenter (un objet) en simplifiant les formes en vue d'un effet décoratif". Mais cette définition amènerait d'autres objections : les graphismes de manga ne sont-ils pas d'emblée des simplifications des formes ? En quoi pourraient-ils être très stylisés ? Ce à quoi on pourrait répondre que la simplification peut comporter plusieurs degrés.

OP / SZS

Si l'on compare brièvement ces deux pages, celle de gauche extraite de One Piece4 nous montre que même loin du photoréalisme le dessin comporte plus de détails que celle de droite extraite de Sayonara Monsieur Désespoir5. La première montre des volumes précis (les plis des vêtements, les ombres), des détails anatomiques (les os du poings, même une veine) tandis que la deuxième est plus épurée, plus stylisée pourrait-on dire.

Si nous glosons sur cet usage du terme "stylisé" c'est parce que nous pensons qu'il relève de ce que Philippe Marion qualifie de "quête du court-circuit"6 en "[pensant] aux images virtuelles, où tout l’effort porte sur le raccourcissement même de l’accès, sans se soucier d’une quelconque réalité du référent."7 qui donnerait lieu à un manque de distanciation, à un manque de regard objectivant sur le média qu'il nous propose d'étudier par cette invitation :

La narratologie médiatique ne pourrait-elle pas, dans le domaine qui est le sien, lutter contre la perte du sens narratif ? Ou, peut-être, lutter contre la perte de conscience d’être en contact quasi permanent avec des récits d’autant plus prégnants que leur nature narrative est occultée ? Si cette hypothèse est fondée, la narratologie médiatique devrait se donner comme tâche de désenfouir les récits médiatiques que nous consommons sans le savoir alors même qu’ils forgent notre identité collective.8

C'est ce que nous nous donnons pour objectif dans ce travail où nous tenterons d'appliquer, de nuancer ou de compléter les notions de médiagénie et de transmédiagénie9, de transfictionnalité10 et de polytexte11 en les rapportant au corpus du manga Sayonara Monsieur Désespoir et de ses versions au travers de cette problématique : comment s'articule médiatiquement le polytexte Sayonara Monsieur Désespoir ? Nos premières réponses se trouveront dans la sérialité du manga car elle nous permettra de mettre en évidence sa transmédiagénie, c'est-à-dire sa capacité à s'épanouir de manière transmédiatique voire transfictionnelle et qui donne lieu à la formation d'un polytexte.

 

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1 La publication d'un seinen dans un magazine de shōnen est une pratique courante dans l'édition de manga qui s'explique facilement. Comme les tranches d'âge des publics visés se superposent – le shōnen cherche un public âgé entre 10 et 20 ans, tandis que la cible du seinen s'étand de 15 à 30 ans – et que le shōnen est considéré comme la catégorie reine en manga (et celle qui génère le plus de profit) les éditeurs préfèrent positionner les mangas entre shōnen et seinen dans leurs magazines de shōnen. Ainsi, à l'instar de Death Note du duo Tsugumi Ōba, Takeshi Obata qui fut publié dans le Weekly Shōnen Jump et non dans le Young Jump (la version seinen du Jump), Sayonara Monsieur Désespoir est publié dans le Weekly Shōnen Magazine et non dans le Young Magazine dans lequel furent publiés par exemple Akira  et Ghost in the Shell.

2 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 1, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, jaquette.

3 Jean-Marie Bouissou attribue la présence de cet humour en manga à une longue tradition de pensée japonaise : "Si éloigné que son univers paraisse de celui du bouddhisme zen, le manga lui doit aussi quelque chose. À partir du XIVè siècle, les moines ont developpé un art pictural baptisé zenga, mêlant dessin et calligraphie, qui s'épanouit aux XVIIè-XVIIIè siècles. L'absurdité ou la vacuité délibérée de ces peintures — homme déféquant dans un champ ou absorbé dans la contemplation de l'anus d'un cheval, singe qui tente d'attraper un reflet de lune, grenouille perdue dans une méditation béate — font écho aux énigmes que les maîtres zen utilisaient pour éveiller leurs disciples à une forme de pensée qui rejette toute rationalité. Né sous des auspices aussi distingués, le non-sens constitue un genre graphique apprécié à l'époque d'Edo." Jean-Marie Bouissou, Manga, Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Arles : Editions Philippe Picquier, 2010, p.25

4 Eiichiro Oda, (trad. Sylvain Chollet), One Piece tome 45 : Je comprends ce que tu ressens, Grenoble : Glénat, Manga, 2011, p. 37

5 Kōji Kumeta, (trad. Vincent Zouzoulkovsky), Sayonara Monsieur Désespoir Vol. 1, Boulogne : Pika Édition, Seinen, 2009, p. 18

6 Philippe Marion, "Narratologie médiatique et médiagénie des récits", Recherches en communication, n° 7, 1997, p. 68

7 Idem

8 Ibidem, p. 68-69

9 "Pour analyser les récits médiatiques contemporains et surtout les grands récits de presse, il semble donc utile d’introduire la notion de transmédiagénie. A l’inverse de la médiagénie, celle-ci reposerait sur l’appréciation de la capacité d’étoilement, de circulation, de propagation transmédiatique que possède un récit." Ibid., p. 87-88

10 "Par "transfictionnalité", j'entends le phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction, que ce soit par reprise de personnages, prolongement d'une intrigue préalable ou partage d'univers fictionnel" Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges : la transfictionnalité et ses enjeux, Paris : Seuil, Poétique, 2011, p. 7

11 "[Un] réseau constitué par une fiction et ses versions ou prolongements multimédiatiques [au sein d'un espace virtuel, mais culturellement attesté]." Richard Saint-Gelais, "La novellisation en régime polytextuel : le cas Blade Runner" in Jan Baetens, Marc Lits, La novellisation : du film au roman, Presses universitaires de Louvain, 2004 p. 132